La disparition de Jean-Loup Dabadie, « parolier du genre humain »

Jean-Loup Dabadie était un être rare. De sa plume d'une extrême élégance naissaient des œuvres «tous publics». Il avait le raffinement populaire. Académicien, mais jamais académique, il était l'impertinence de Bedos, les sanglots de Reggiani, la délicatesse de Julien Clerc.
Arlequin du vers et de la prose, unique dans sa diversité, aussi sensible (ah! la lettre de Rosalie !...) que drôle (ah! la voix off de Rochefort dans Un éléphant, ça trompe énormément!...), il a donné au vieux Jean et au vieux Serge leur dernier texte enregistré, Maintenant, je sais, pour l'un et Le temps qui reste pour l'autre. Apparemment sûr de sa plume, mais écrivant le feu à l'âme et le doute au cœur, Jean-Loup, mon cher Jean-Loup que j'aimais tant, nous laisse aujourd'hui une œuvre qui le rend définitivement immortel.

Claude Lemesle, Auteur
Président d’honneur de la Sacem


 

Jean-Loup Dabadie
©Frederic Reglain/Gamma Rapho

C’était l’un des auteurs les plus brillants de sa génération. Jean-Loup Dabadie ou une vie entière consacrée à l’écriture sous toutes ses formes.  Les mots pour le dire, et le faire dire. Toute sa vie, Jean-Loup Dabadie a ciselé strophes et vers, dialogues et répliques, humour et drame, prose et poésie. Chansons, sketches, scénarios, romans, pièces de théâtre, rien n'a échappé à cet insatiable amoureux de la langue française, auteur prolifique (il a déposé plus de 500 œuvres à la Sacem) et écrivain passionné. Énumérer ses œuvres et ceux qui les ont servies, reviendrait à citer presque tout le gotha des chanteurs, réalisateurs, comédiens et humoristes, des années 1950 à nos jours.

Né à Paris en 1938, fils du parolier Marcel Dabadie (qui écrivit entre autres pour Maurice Chevalier), Jean-Loup a à peine 19 ans lorsqu'il publie son premier roman, Les Yeux Secs, en 1957.
Un second ouvrage, Les Dieux du Foyer, suivra l'année d'après. Tout en écrivant pour les revues culturelles Tel Quel et Arts, le voilà qui collabore dès 1962, à des émissions de télévision au ton nouveau, comme les légendaires Raisins Verts de Jean-Christophe Averty. C'est à cette occasion qu'il rencontrera Guy Bedos, pour qui il écrira de nombreux sketches dont les célèbres Bonne fête Paulette ou La drague. Plus tard, on retrouvera sa plume acérée dans les spectacles comiques de Muriel Robin, Pierre Palmade, Jacques Villeret, Michel Leeb ou Sylvie Joly.

Le cinéma repère très vite le talent de cet auteur populaire qui sait trouver les mots justes pour raconter les scènes de la vie : « Je ne crois pas à l’inspiration, je crois au travail, aux coudes sur la table, aux crayons de toutes les couleurs » expliquait-il. Jean-Loup Dabadie va signer les scénarios de plusieurs films devenus de grands classiques du cinéma français, de Une belle fille comme moi de François Truffaut à César et Rosalie, Max et les ferrailleurs, Vincent, François, Paul et les autres ou Les choses de la vie de Claude Sautet. Pour ce dernier film, il écrit la chanson d’Hélène, interprété par Romy Schneider et Michel Piccoli, disparu lui aussi il y a quelques jours. Yves Robert fait appel à lui pour Nous irons tous au paradis et Un éléphant, ça trompe énormément et Claude Pinoteau pour Le silencieux et La Gifle, deux films où l’on retrouve Lino Ventura. 
Jean-Loup Dabadie écrit également une dizaine d’adaptations théâtrales dont la magnifique adaptation de Madame Marguerite jouée par Annie Girardot.  Mais c'est finalement vers la chanson que se tourne cet amoureux de la rime.

« On a tous en nous quelque chose de Dabadie » écrivait il y a quelques années Didier Barbelivien à l’occasion de la publication d’une collection consacrée aux grandes plumes de la chanson française. Et il ajoutait : « L’emprunt de la formule est joli, ce à quoi, je vous rétorquerai : Non, messieurs-dames, c’est une vérité ».

La vérité, c’est que Jean-Loup Dabadie a prêté sa plume à une liste impressionnante d’interprètes dans des registres très différents : de Reggiani (Le petit garçon) à Barbara, d'Yves Montand à Jacques Dutronc, de Jean Gabin à Claude François, de Michel Sardou à Robert Charlebois, de Dalida à Hallyday, de Nicoletta à Régine, de Gréco à Liane Foly, de Sacha Distel à Nicole Croisille, de Enrico Macias à Marie Laforêt, de Pétula Clark à Elsa. Sans oublier Michel Polnareff et Julien Clerc, pour lesquels il écrira des chefs-d'œuvre qui sont encore sur toutes les lèvres : Tous les bateaux, tous les oiseaux ou On ira tous au paradis pour le premier, Ma préférence ou Femmes je vous aime pour le second. Julien Clerc dont il a été l’un des principaux paroliers et qui explique que « c’est tout un pan de sa vie qui s’en va ».

Romancier, parolier, écrivain, dramaturge, auteur, scénariste et dialoguiste et même journaliste, Jean-Loup Dabadie avait été élu à l’Académie française en 2008. Pour la première fois, un saltimbanque faisait son entrée à la Coupole titrait alors le journal le Monde. On a raté Charles Trenet", soupirait Hélène Carrère d'Encausse, secrétaire perpétuel qui se félicitait de cette élection.

« Jean-Loup Dabadie était parolier du genre humain » pour reprendre l’expression d’un autre académicien, Erik Orsenna. Il savait trouver les mots qui vont au cœur, mettre des paroles sur les choses de la vie.
Son travail d’écriture, il le décrivait ainsi :  “Quand on est pris dans l'entrelacs de ses idées, de ses images, on est pris - comme dans la fable de La Fontaine - dans les rets du filet ... J'avais un de mes aînés romanciers qui me disait : 'dans un roman, le plus beau mot, parce que c'est le plus difficile à écrire, c'est le mot fin... Et j'ai très bien compris ce que ça voulait dire. C'est un honneur d'arriver au bout d'un ouvrage. Qu'il soit long comme un roman ou court comme une chanson... Mais quelle pagaille de mots... pour arriver à dire quelques mots d'amour ! Mais c'est notre vie, voilà."

Commandeur de la Légion d'honneur, des Arts et  des Lettres, Officier de l'Ordre National du Mérite, Jean-Loup Dabadie avait reçu de multiples distinctions pour son œuvre parmi lesquelles en 2018 un prix d'honneur de la CSDEM (Chambre Syndicale de l'Edition Musicale). 

La Sacem qui lui avait décerné le Grand Prix Sacem de l'Humour en 1984 et le Grand Prix de la Chanson Française en 2000 s’incline devant cet immense auteur, homme de lettres, dans tous les sens et tous les sons du terme, un très grand nom de la culture française, qui laisse derrière lui un patrimoine artistique éternel.

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Publié le 24 mai 2020