Hommage à Joao Gilberto

C’est avec tristesse que la Sacem a appris la disparition de Joao Gilberto, le 6 juillet, à l’âge de 88 ans. Il a créé et propulsé la bossa nova à travers le monde avec le compositeur, Antonio Carlos Jobim (1927-1994) et le parolier Vinicius de Moraes (1913-1980).

Joao Gilberto
©Guillaume Atger/Divergence

Joao Gilberto était un alchimiste : tout ce qu’il touchait devenait bossa – des très anciennes sambas du répertoire, à Que reste-t-il de nos amours de Charles Trenet, É Luxo Só de Ary Barroso et Luis Peixoto (Samba de 1957) ou Estate de l’Italien Bruno Marino.

« Il pouvait triturer une chanson dix-huit heures d'affilée, il en épuisait tous les ressorts rythmiques, mélodiques. Ce qui a attiré le regard du monde sur cette musique, ce sont ses extraordinaires voyages sur les accords, cette manière de percuter la guitare, d'organiser des parties de cache-cache complexes entre sa voix et l'instrument », expliquait Miucha (1937-2018), son ex-épouse et mère de la chanteuse Bebel Gilberto.

Joao le Bahianais devenait ainsi, disait Tom Jobim, « une sorte de compositeur, d'orchestrateur ». 

Avant d'être le compositeur de Corcovado, de Desafinado, de la Fille d'Ipanema Antonio Carlos Jobim fut d'abord pianiste de bar dans cette zone sud de Rio, où la jeunesse dorée adore Frank Sinatra et Dick Farney, crooner brésilien. À la radio, ils entendent le Bahianais Joao Gilberto, né au fin fond du désertique sertao nordestin, avec sa drôle de samba ralentie et susurrée.

Pour sa part, Vinicius de Moraes, grand poète et diplomate dissipé, réfléchit à une tragédie, Orfeu da Conceiçao, une Phèdre noire et populaire. Il cherche un décorateur, il trouve l'architecte Oscar Niemeyer. Il cherche un musicien, ce sera Jobim. Quant à Joao Gilberto, insensible au monde, il s’enferme des mois durant chez sa sœur pour travailler sa guitare. Joao, Tom et Vinicius vont créer ensemble plusieurs centaines de chansons parmi les plus universellement copiées.

Le coup d’Etat militaire de 1964 coupe les ailes à l’euphorie. Ainsi, Tom Jobim, Sergio Mendès, Joao Gilberto rejoignent-ils les Etats-Unis et font de la bossa nova une histoire américaine, grâce au relais des jazzmen américains, en particulier de Dizzy Gillespie et Charly Bird. A cette époque, Joao Gilberto est marié à la Bahianaise fille d’Allemand, Astrud Weinert Gilberto. Elle n’a jamais chanté, mais elle parle anglais. Stan Getz lui demande donc d’interpréter The Girl of Ipanema à la place de son mari.  Getz/Gilberto sort en 1964, produit par Phil Ramone, le « pape de la pop ». Le disque est récompensé par quatre Grammy Awards, et reste dans les charts américains pendant près de deux ans, à peine surpassé par It’s A Hard Day’s Night des Beatles.

Dans son livre consacré à Joao Gilberto, Ho-ba-là-là, le journaliste allemand Marc Fisher (2011) écrit : « Ce qui se passe dans Joao Gilberto : une personne se transforme en musique, s’unit à la musique, se dissout complètement en elle. Transcende ». Symptôme majeur de cette immersion,  Joao Gilberto, dit « l’Album Blanc », enregistré aux Etats-Unis en 1973 « rempli de silence, de fantômes, d’esprits ».

L’album a été produit par Wendy Carlos, une femme née Walter Carlos en 1939 à Rhodes Island. En 1973, elle vient de changer de sexe et, pionnière des musiques électroniques, elle a utilisé les premiers synthétiseurs modulaires Moog pour publier Switched on Bach, énorme succès en 1968, avant de composer les B.O. d’Orange mécanique et de Shining de Stanley Kubrick. A l’époque, Joao Gilberto, homme à la sensibilité élégante et perclus d’humour en décalage, est devenu un adepte du yoga, il médite. Wendy Carlos photographie les éclipses, et il adore l’astrologie. Pour l’occasion, Joao écrit Valsa, sous titré « comme sont beaux les yoguis ». 3 minutes et 19 secondes de « Da da/ dadadadada … », l’une des douze chansons écrites par lui, toutes nourries d’onomatopées. Le « disque blanc » est exceptionnel.

Véronique Mortaigne

Publié le 08 juillet 2019